A Maupassant

19ème siècle

Vous vous plaignez du cul des femmes qui est " monotone ". Il y a un remède bien simple, c'est de ne pas vous en servir. " les événements ne sont pas variés. " cela est une plainte réaliste, et d'ailleurs qu'en savez-vous ? Il s'agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l'existence des choses ? Est-ce que tout n'est pas une illusion ? Il n'y a de vrai que les " rapports ", c'est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. " les vices sont mesquins ", mais tout est mesquin ! " il n'y a pas assez de tournures de phrases ! " cherchez et vous trouverez. Enfin, mon cher ami, vous m'avez l'air bien embêté et votre ennui m'afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J'arrive à vous soupçonner d'être légèrement caleux. Trop de p... ! Trop de canotage ! Trop d'exercice ! Oui, monsieur ! Le civilisé n'a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! " tout le reste est vain ", à commencer par vos plaisirs et votre santé ; f... vous cela dans la boule. D'ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d'une philosophie, ou plutôt d'une hygiène profonde.

Vous vivez dans un enfer de m..., je le sais, et je vous en plains du fond de mon coeur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! Mon cher bonhomme, relevez le nez ! à quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort ; c'est le moyen de le devenir. Un peu plus d'orgueil, saprelotte ! Le " garçon " était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont les " principes ". On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n'y en a qu'un : tout sacrifier à l'art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se f..., c'est de lui-même.

(1878)

Gustave Flaubert