Les 21 jours d'un neurasthénique

20ème siècle

Il y a quelques années de cela, le général Archinard, désireux d'ajouter à sa gloire de soldat, un peu de gloire littéraire, fit paraître dans La Gazette européenne une série d'articles, où il exposait ses plans de colonisation. Les plans étaient simples et grandioses. J'y relevai les déclarations suivantes : "Plus on frappera coupables ou innocents, plus on se fera aimer." Et ailleurs : "Le sabre et la matraque valent mieux que tous les traités du monde." Et encore : "...En tuant sans pitié, un grand nombre." Ayant trouvé ces idées, non point nouvelles, mais curieuses en soi, je me rendis chez ce brave soldat, dans le but patriotique de l'interviewer. Ce n'est point chose facile de pénétrer jusqu'à cet illustre conquérant, et je dus parlementer longtemps. Par bonheur, je m'étais "en haut lieu" prémuni de lettres et de références devant lesquelles il n'y avait, même pour un héros de sa trempe, qu'à s'incliner. Le général n'opposa donc, pour la forme, qu'une résistance d'ailleurs assez molle, et il finit par me recevoir... Dieu sait si le coeur me battait fort, lorsque je fus introduit près de lui. [...] Mais ce qui attirait le plus mon attention, c'étaient les murs eux-mêmes. Sur toute leur surface, ils étaient tendus de cuir, d'un cuir particulier, de grain très fin, de matière très lisse et dont le noir, verdâtre ici, et là mordoré, m'impressionna, je ne sais pourquoi, et me causa un inexprimable malaise. De ce cuir, une étrange odeur s'exhalait, violente et fade à la fois, et que je ne parvenais pas à définir. Une odeur sui generis, comme disent les chimistes.
— Ah ! ah ! vous regardez mon cuir ? ... fit le général Archinard, dont la physionomie s'épanouit, soudain, tandis que ses narines dilatées humaient, avec une visible jouissance, le double parfum qui s'évaporait de ce cuir et de cette absinthe, sans se mélanger.
— Oui, général...
— Vous épate, ce cuir, hein ?
— Il est vrai, général !...
— Eh bien, c'est de la peau de nègre, mon garçon.
— De la... -...peau de nègre... Parfaitement... Riche idée, hein ? Je sentis que je pâlissais. Mon estomac, soulevé par un brusque dégoût, se révolta presque jusqu'à la nausée. Mais je dissimulai de mon mieux cette faiblesse passagère. D'ailleurs, une gorgée d'absinthe rétablit bien vite l'équilibre de mes organes. [...]
— Je ne connais qu'un moyen de civiliser les gens, c'est de les tuer... Quel que soit le régime auquel on soumette les peuples conquis... protection, annexion, etc., etc., on en a toujours des ennuis, ces bougres-là ne voulant jamais rester tranquilles... Est-ce clair ? Seulement, voilà... tant de cadavres... c'est encombrant et malsain... Ca peut donner des épidémies... Eh bien ! moi, je les tanne... j'en fais du cuir... Et vous voyez par vous-même quel cuir on obtient avec les nègres. C'est superbe !... Je me résume... D'un côté, suppression des révoltes... de l'autre côté, création d'un commerce épatant... Tel est mon système... tout bénéfices... Qu'en dites-vous, hein ?
— En principe, objectai-je, je suis d'accord avec vous, pour la peau... mais la viande, général ? ... que faites-vous de la viande ? ... Est-ce que vous la mangez ? Le général réfléchit pendant quelques minutes, et il répliqua :
— La viande ? ... Malheureusement, le nègre n'est pas comestible ; il y en a même qui sont vénéneux... Seulement, traitée de certaine façon, on pourrait, je crois, fabriquer avec cette viande des conserves excellentes... pour la troupe... C'est à voir... Je vais soumettre au gouvernement une proposition dans ce genre... Mais il est bien sentimental, ce gouvernement... Et ici, le général se fit plus confiant :
— Ce qui nous perd, comprenez bien, jeune homme... c'est le sentiment... Nous sommes un peuple de poules mouillées et d'agneaux bêlants... Nous ne savons plus prendre des résolutions énergiques... Pour les nègres, mon Dieu !... passe encore... Ca ne fait pas trop crier qu'on les massacre... parce que, dans l'esprit du public, les nègres ne sont pas des hommes, et sont presque des bêtes... Mais si nous avions le malheur d'égratigner seulement un blanc ? ... Oh ! la ! la !... nous en aurions de sales histoires... Je vous le demande, là, en conscience... Les prisonniers, les forçats, par exemple, qu'est-ce que nous en fichons  ? ... Ils nous coûtent les yeux de la tête, ils nous encombrent et ils nous apportent, quoi ? ... quoi ? ... Voulez-vous me le dire ? ... Vous croyez que les bagnes, les maisons centrales, tous les établissements pénitentiaires ne feraient pas de merveilleuses et confortables casernes  ? ... Et quel cuir avec la peau de leur pensionnaires !... Du cuir de criminel, mais tous les anthropologues vous diront qu'il n'y a pas au-dessus... Ah ! ouitche !... Allez donc toucher à un blanc !...
— Général, interrompis-je, j'ai une idée... Elle est spécieuse, mais géniale.
— Allez-y !...
— On pourrait peut-être teindre en nègre les blancs, afin de ménager le sentimentalisme national...
— Oui... et puis...
— Et puis, on les tuerait... et puis, on les tannerait !... Le général devint grave et soucieux.
— Non ! fit-il, pas de supercherie... Ce cuir ne serait pas loyal... Je suis soldat, moi, loyal soldat... Maintenant, rompez... j'ai à travailler... Je vidai mon verre, au fond duquel restaient encore quelques gouttes d'absinthe, et je partis.

Cela me fait tout de même plaisir, et me remplit d'orgueil, de revoir de temps en temps, de pareils héros... en qui s'incarne l'âme de la patrie.

Octave Mirbeau