Les 21 jours d'un neurasthénique

19ème siècle

Monsieur,

Ah ! je la connais bien la raison... la raison qui fait que vous ne me comprenez pas... que vous ne m'aimez pas... que vous ne m'aimerez jamais, et que tous, tant que vous êtes, vous me laisserez périr sur l'échafaud, ou crever dans les bagnes, froidement, sans un regard de pitié sur moi, sans même un regard de curiosité sur moi... Vous autres, messieurs, vous êtes des gars sains et vigoureux... vous avez la peau solide, les yeux purs, et les bras longs... et du ventre. Ah ! oui, du ventre... Mais cela ne fait rien... Moi aussi, j'ai du ventre... Dieu sait pourtant ! Vous autres, messieurs, vous êtes nés... vous vous êtes développés dans les contrées adorables où la nourriture pousse partout, où même il ne pousse que de la nourriture... Et les muscles pleins de force, les veines plein de sang bien chaud, les poumons pleins d'air purifié, vous arrachant à l'extase et à la fertilité de vos sites, vous êtes venus apporter à Paris cet idéal si beau, qui sent si bon l'herbe fraîche de la prairie, l'arôme des sources, le calme, le silence des forêts profondes... les étables et le foin... oh ! le foin ! A Paris... pour dompter Paris, que, permettez-moi de vous le dire, vous connaissez si peu. Parisien, ah ! je donnerais beaucoup, moi (je n'ai rien) ... pour ne pas l'être, pour ne l'avoir jamais été... Peut-être aurais-je l'air un peu moins lugubre..., peut-être souffrirais-je un peu moins et aurais-je un peu plus de cheveux sur la tête... Et peut-être aussi, n'étant pas né à Paris, serais-je né quelque part, comme vous tous !... A moins, toutefois, que je ne sois né nulle part, ce qui eût été une fameuse chance pour moi... Car moi, je suis l'enfant de Paris... sorti de flancs miséreux... et de races dégénérées... J'ai eu pour père le crime, et pour mère la misère... Mes amis d'enfance à moi avaient nom Bibi Sapeur, la Gousse, Titi et Trompe-la-Mort... Plusieurs de ces pauvres gueux sont morts dans les bagnes, d'autres sur l'échafaud... et je sens qu'une mort semblable m'est réservée, peut-être !... [...] Oui, mais tout cela n'est pas vivre... Sentir les choses et promener sa misère de là à là, du soir au matin, du marchand de vin à la prison, ça n'est pas vivre... Et voilà maintenant ce que je veux faire : à moins qu'on ne me haïsse au point de me séquestrer dans une maison de fous... dans un bagne... ou dans un hôpital... Je veux, enfin, devenir un danger social... Et j'irai, moi, pour le peuple de Paris et pour les paysans que j'aime, j'irai, moi... oui... j'irai rendre visite à tous les députés et à tous les électeurs, fussent-ils cent millions, et je leur demanderai s'ils n'ont pas enfin fini de se foutre de notre gueule à tous. Pour le peuple de Paris, et pour les paysans que j'aime, j'irai... oui... j'irai trouver Loubet ; je l'obligerai à mes suivre chez tous les mastroquets de la rue de la Roquette, de la rue de Charonne, du faubourg Antoine, un jour de paie... Et je l'emmènerai à toutes les mairies où sont affichées les demandes d'emploi, et je le ferai entrer dans les taudis, où les gueux dodelinent leurs pauvres têtes malades... Pour le peuple de Paris... et pour les paysans que j'aime... j'irai... oui... j'irai inviter le roi des Belges, le prince de Galles et tous les rois, et tous les riches et tous les heureux, à venir avec moi, dans les maisons publiques de Montmartre, dans les prisons, au Dépôt... pour qu'ils aient honte de leurs richesses et de leur bonheur... et pour qu'ils apprennent à aimer les filles et à chérir les souteneurs, et tous les braves coeurs contre qui ils dressent des lois, des limiers de la police, des échafauds, alors qu'ils devraient élever des palais, des statues. [...] Et j'irai à Rome pour dire au pape que le peuple de Paris et les paysans que j'aime ne veulent plus de son Eglise, de ses prêtres et de ses prières... Et j'irai dire aux rois, aux empereurs, aux républiques, que c'en est fini de leurs armées, de leurs massacres... de tout ce sang, de toutes ces larmes, dont ils couvrent l'univers, sans raison... Et je promènerai mon couteau et mes mains rouges sur toutes ces faces, dans tous ces ventres. Et ainsi sera accompli mon rôle de danger social... J'ai le très ferme espoir de vous voir bientôt, un jour que vous ne serez pas surchargé de besogne, que vous rentrerez chez vous de bonne heure, et que vous ne serez pas trop pressé. Je n'aime pas trop les gens pressés.

Octave Mirbeau