Histoire d'un voyage au Brésil

16ème siècle

Pour l'esgard des simples, que ceste terre du Bresil produit, il y en a entre les autres que nos Toüoupinambaoults, nomment Petun, lequel croist de la façon et un peu plus haut que nostre grande ozeille, a les fueilles assez semblables, mais encor plus approchantes de celles de Consolida maior. Ceste herbe, à cause de la singuliere vertu que vous entendrez qu'elle a, est en grande estime entre les sauvages : et voici comment ils en usent. Apres qu'il l'ont cueillie, et par petite poignée pendue, et fait secher en leurs maisons, en prenant quatre ou cinq fueilles, lesquelles ils enveloppent dans une autre grande fueille d'arbre, en façon de cornet d'espice : mettans lors le feu par le petit bout, et le mettant ainsi un peu allumé dans leurs bouches, ils en tirent en ceste façon la fumée, laquelle, combien qu'elle leur ressorte par les narines et par leurs levres trouées, ne laisse pas neantmoins de tellement les sustanter, que principalement s'ils vont à la guerre, et que la necessité les presse, ils seront trois ou quatre jours sans se nourrir d'autre chose. Vray est qu'ils en usent encores pour un autre esgard : car parce que cela leur fait distiller les humeurs superflues du cerveau, vous ne verriez gueres nos Bresiliens sans avoir, non seulement chascun un cornet de ceste herbe pendu au col, mais aussi à toutes les minutes : et en parlant à vous, cela leur servant de contenance, ils en hument la fumée, laquelle, comme j'ay dit (eux resserans soudain la bouche) leur ressort par le nez et par les levres fendues comme d'un encensoir : et n'en est pas la senteur mal plaisante. Cependant je n'en ay point veu user aux femmes, et ne scay la raison pourquoy : mais bien diray-je qu'ayant moy-mesme experimenté ceste fumée de Petun, j'ay senti qu'elle rassasie et garde bien d'avoir faim.

Jean de Léry