Les 21 jours d'un neurasthénique

19ème siècle

Ici, le ciel se plombe davantage, s'appesantit, si lourd, sur mon crâne, que j'en sens, réellement, physiquement, le poids immémorial et l'inexorabilité cosmique... Loin que j'ai trouvé à X [Luchon]... un peu plus de santé, au traitement de ses eaux, au humage de ses vapeurs sulfureuses, à la mystification commerciale que sont ces sources fameuses, je suis envahi, conquis par la neurasthénie... je subis, un à un, tous les tourments de la dépression nerveuse et de l'affaiblissement mental. Aucun visage, aucun souvenir ne me sont plus un repos, une distraction, une halte dans l'ennui qui me ronge. Je ne puis plus travailler. Aucun livre ne m'intéresse. Rabelais, Montaigne, La Bruyère, Pascal... et Tacite, et Spinoza, et Diderot, et d'autres... dont j'ai apporté les oeuvres vénérées... pas une fois je ne les ai ouverts... pas une fois je n'ai demandé à leur génie un réconfort et l'oubli d'être là... Et Triceps m'agace avec son agitation perpétuelle et ses histoires... Et tous les jours, à toutes les heures, des gens s'en vont, et d'autres arrivent... Et ce sont les mêmes falotes images qui reviennent, les mêmes faces mortes, les mêmes âmes errantes et les mêmes tics, les mêmes alpenstocks et les mêmes jumelles photographiques ou télescopiques, braquées sur les mêmes lourds nuages, derrière lesquels tous ces gens espèrent découvrir les montagnes illustres dont Baedeker décrit la splendeur horrifique, et que nul n'a jamais vues, et dont ce serait vraiment une admirable ironie qu'elles n'existassent point, bien que, sur la foi mystificatrice des hôteliers, des guides et des compagnies de chemins de fer, des générations entières eussent défilé devant leur imposture géographique... Ah ! comme je le voudrais ! Mais, il ne se peut pas, hélas ! que tant d'Administrations réunies aient tant d'esprit... Comme cela doit être doux et consolateur d'être malade parmi des choses claires, mouvantes, lointaines, dans des lumières argentées, sous ces grands ciels légers, capricieux et profond d'un cerveau ami... d'être malade — ah ! vous ne sentez pas votre bonheur -, dans un pays méprisé des Baedeker, inconnu des touristes, des alpinistres, des stratégistes... dans un pays où il n'y a pas — ô joie merveilleuse ! - de points de vue !... Les points de vue, connaissez-vous quelque chose qui soit plus horripilant, plus agressivement insupportable ? ... Les points de vue, où l'on voit, agglutinée en cristallisations lentes, en stalactites prodigieuses, la sottise énorme et pareille et toujours suintante de tous ceux-là qui les visitèrent.

Octave Mirbeau