Le feu follet

20ème siècle

La première fois qu'il avait touché à la drogue, c'était sans raison : une petite grue avec laquelle il couchait prenait de la coco ; l'année suivante, un ami fumait. Il y était revenu de plus en plus souvent. Il avait ces nuits à remplir : il était toujours seul, il n'avait jamais de maîtresse établie parce qu'il était distrait. L'alcool, qui ne lui avait bientôt plus suffi, l'avait aussi mené à la drogue. Et il retombait toujours dans les mêmes groupes d'oisifs. Ceux-là commencent à se droguer parce qu'ils ne font rien et continuent parce qu'ils peuvent ne rien faire. Il avait découvert l'héroïne dont il avait été surpris et séduit. Au fond, il avait cru pendant quelques temps au paradis sur la terre. Maintenant, cette illusion éphémère lui faisait hausser les épaules. [...] La drogue avait changé la couleur de sa vie, et alors qu'elle semblait partie, cette couleur persistait. Tout ce que la drogue lui laissait de vie maintenant était imprégné de drogue et le ramenait à la drogue. Il ne pouvait faire un geste, prononcer une parole, aller dans un endroit, rencontrer quelqu'un sans qu'une association d'idées le ramenât à l adrogue. Tous ses gestes revenaient à celui de se piquer (car il prenait de l'héroïne en solution)  ; le son de sa voix même ne pouvait plus faire vibrer en lui que sa fatalité. Il avait été touché par la mort, la drogue c'était la mort, il ne pouvait pas de la mort revenir à la vie. Il ne pouvait que s'enfoncer dans la mort, donc reprendre de la drogue. Tel est le sophisme que la drogue inspire pour justifier la rechute : je suis perdu, donc je puis me redroguer. [...] Enfin, pendant un été où il n'avait pu se baigner, ni demeurer longtemps au grand air, il avait vu en pleine lumière les caractères véritables de la vie des drogués : elle est rangée, casanière, pantouflarde. Une petite existence de rentiers qui, les rideaux tirés, fuient aventures et difficultés. Un train-train de vieilles filles, unies dans une commune dévotion, chastes, aigres, papoteuses, et qui se détournent avec scandale quand on dit du mal de leur religion.

...................................................................... Il y avait surtout dans la large structure de son visage quelque chose d'infrangible qu'il regardait avec fierté le matin, après une nuit d'orgie. Il en avait tiré longtemps un sentiment d'impunité. Mais aujourd'hui... Bien sûr, il y avait toujours la base solide des os, mais cela même semblait atteint, comme une carcasse d'acier gondolée, tordue par l'incendie. La belle arête de son nez s'était arquée ; pincée entre deux évidements, elle semblait prête à se rompre. La ligne autrefois décidée de son menton, qui marquait un si sûr défi, ne parvenait plus à s'imposer ; elle tremblait, s'enlisait. Ses orbites non plus n'étaient plus des places nettes entre des tempes et des pommettes dures. Quelque chose de malsain était répandu dans tous ses tissus et les rendait grossiers, même la chair de ses yeux. Mais cette graisse jaune, qu'avait fait affleurer le travail difficile de désintoxication, c'était encore trop de vie, trop d'être : le moindre rictus, la moindre grimace faisait reparaître ces terribles creusements, ces terribles décharnements qui avaient commencé, un an ou deux auparavant, de sculpter un masque funéraire à même sa substance de vivant. Il devinait, prêtes à reparaître, ces grisailles, ces ombres qui l'avaient rongé si profondément jusqu'au mois de juillet de précédent.

Pierre Drieu la Rochelle