Sermon sur la mort

17ème siècle

Qu' est-ce que cent ans, qu' est-ce que mille ans, puisqu' un seul moment les efface ? Multipliez vos jours, comme les cerfs, que la fable ou l' histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l' ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu' un château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servira d' avoir tant écrit dans ce livre, d' en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer ? Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d' elle-même ; au lieu que ce dernier moment, qui effacera d' un seul trait toute votre vie, s' ira perdre lui-même, avec tout le reste, dans ce grand gouffre du néant. Il n' y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n' a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu' à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes : (...) . Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu' elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu' elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu' elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d' autres formes, elle la redemande pour d' autres ouvrages. [...] Ha ! Vraiment l' homme passe de même qu' une ombre, ou de même qu' une image en figure ; et comme lui-même n' est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l' image du bien, et non le bien même... que la place est petite que nous occupons en ce monde ! Si petite certainement et si peu considérable, qu' il me semble que toute ma vie n' est qu' un songe. Je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille : (...) . Je ne sais si ce que j' appelle veiller n' est peut-être pas une partie un peu plus excitée d' un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres. (...)  : la figure de ce monde passe, et ma substance n' est rien devant Dieu. "

Bossuet