Guignol's band

20ème siècle

On a reniflé ces cigarettes... Elles étaient curieuses comme odeur !... pas du tout l'odeur du tabac... plutôt comme du miel et du souffre... un mélange... vraiment pas ragoûtant d'arôme... Mais le vieux ça lui a dit tout de suite... Forcément ! son goût !... Il a voulu en renifler encore et encore !... Ni de fin ni de cesse qu'il s'en barbouille !... qu'il s'en écrase plein la figure... qu'il s'en fourre plein les naseaux !... Là tout de suite un vrai engouement... Puis il a voulu en chiquer... ça a paru lui faire du bien... ça pouvait aller je dois dire... On a essayé tous les deux... avec une goutte de cognac ! mais en fumer c'était autre chose !... Ca, il lui avait dit l'homme noir ! Ah ! il l'avait bien prévenue et réinsisté ! que ça guérissait les malades mais que ça tuait net les bien-portants !... Ah ! là pas de méprise ! tous les bien-portants ! Ca nous laissait un peu perplexes... Tout de même à force de chiquer on s'est flanqué une soif ardente... Y avait du gin dans le placard... encore du gin !... avec de l'eau ça rafraîchit... On s'en est jeté tout un flacon ! et puis toute une bouteille de cidre avec en même temps ! du bouché de choix !... arrosé au kirsch !... voilà le vieux qui trinque !... Ca lui fait encore plus de bien !... Ah, maintenant on devient tout nerveux... On recommence à se disputer ! il va falloir que ça se décide !... Si on les fume ou les fume pas ces abracadabrants mégots ? ... les cibiches du ciel, nom de foutre ! C'est bien le cas de le dire !... on restait cafouilleux là devant... Voilà que Boro en déchire une !... il se l'écrase dans sa pipe... allume... ça brûlait pas mal... C'était une odeur agréable une fois en fumée... J'ai voulu essayer aussi... ça pouvait être bon pour l'Affreux... On pensait toujours qu'à lui... ça ressemblait à de l'eucalyptus d'une certaine manière... il en fumait toujours beaucoup lui de l'eucalyptus... le pauvre malade... Du coup on tire tous une bouffée... puis deux... puis trois... Le vieux il respire à fond toute la fumée... il l'avale... celle des autres aussi... il aspire... ça semble bien lui réussir... il respire mieux... ça le dégage !... "Feeling grand boys ! Feeling grand !..." Il jubile... il nous annonce... Je suis heureux du coup avec lui. "Ca me monte à la tête !... ça me trouble !... C'est charmant chez moi  !..." Voilà les mots que j'ai prononcés, après peut-être dix minutes... je me souviens exact !... Et puis j'ai eu envie de vomir... pas beaucoup, une petite idée... je me suis retenu... La nausée en somme... Ca vous montait bien à la tête... Ca vous ressortait par les yeux... comme ça en pleurnichant... Boro aussi il voyait trouble, il me l'a dit : "T'es deux ! qu'il me fait... T'es deux l'enflure !..." L'Affreux il s'émoustillait bien !... Il en aspirait plus que nous... il sursautait dans ses fourrures... Il était plus commode aussi... Il était couché... ça lui faisait un effet vicieux... Il s'agitait sur le page... Il devenait tout passionné... même comme ça tout suffoquant... Voilà qu'il attrape la Delphine... Il la serre de toutes ses forces !... Il la culbute sur sa couche ! toujours à bout de souffle... Il lui passe une langue... une belle... il lui fait de la déclaration... comme ça toujours toussant fumant... Ca faisait un drôle de numéro !... ça le révolutionnait l'odeur !.... Ah ! je croyais qu'il allait crever de la façon qu'il s'agitait comme ça tout toussant... la Delphine c'était autre chose... elle gloussait cocotte !... échappait !... revenait !... "O ! glo ! O ! glo !... please Mister Claben !... please !..." comme ça tortillante sur le page... pâmante... bien heureuse... Ils m'incitaient tous deux à la cigarette !... "Smoke little one !... Smoke !..." Moi ça m'écoeurait... ça me tournait partout... j'en voyais les trente-six chandelles... pourtant juste commencé la mienne !... C'était sûrement pas du tabac... C'était autrement plus brutal !... C'était de la griserie qui sonnait... le coup de buis !... pas de la risette... Le Boro ça le rend drôle tout de suite... comme ça peut-être en un quart d'heure... peut-être juste deux trois cigarettes... complètement boule  !... Il veut monter à l'étage... je le vois qu'essaye... qu'agrippe la rampe... Oh ! Hisse ! Oh ! Hisse !... Marche par marche !... Une fois arrivé au palier... Il se retourne... il roule demi-tour !... Vlaoum  !... Il s'envoye au vide !... Ca c'est fantastique !... Il a pas eu peur  !... pas du tout !... à travers l'espace !... Brrrroum !... tel quel il croule !... dans les camelotes... [...] "Poison ! Poison ! j'hurle à Delphine... comme ça en anglais !... Poïsône !..." Elle s'en fout pas mal du "poïsône" ! elle a pas quitté son chapeau, ni sa voilette, ni ses gants, elle a retroussé seulement ses jupes... la voilà remontée sur Claben ! elle te le caracole !... à califourchon ! Fouett là là ! elle chante... elle esclaffe...

Hep ! Youp horsey ! See me that horse ! Trott ! Hi ! Galop ! To Burberry Cross !

La charge des enfants !... Ah ! si ça s'amuse !... Le vieux il bave dans les fourrures... Tellement c'est dense la fumée que je les aperçois plus à peine... on va crever dans l'atmosphère... Je me dis : "Je vais courir tout autour ! "... Une idée soudaine... ça va me faire du bien !... autour du grand tas de fourrures... J'étais accroupi. Voilà le Boro qui me rattrape... Il est colosse... Il me soulève, il me porte dans ses bras... je rue, je cabre, je le mords aux poignets... Il m'emporte quand même !... C'est un vrai ours pour la force... Il me balance sur le plumard à côté des deux saligauds... Il se couche aussi lui sur moi... Il m'écrase... il me rote... il me déconne... "Je t'aime !... je t'aime !... Il me câline... Ferdinand ma tronche  !..." qu'il m'appelle... Et puis à présent les deux autres, l'Affreux et sa bonne, qui s'attaquent à mon pantalon !... ils veulent me déculotter !... ils y tiennent absolument... ils veulent me fumer ma pipe !... Comme ça qu'ils m'annoncent !... ils me le hurlent !... ils m'accrochent, m'étirent, me roulent dessus... ils me bavent sur la tête... mais l'autre Boro veut pas me lâcher !... il m'agrippe, m'étouffe !... il est bien trop fort... On roule tous les trois... [...] On est tous fins saouls il faut le dire... Pire que ça !... On bouille  !... On fulmine !... C'est pas ce qu'on a bu certainement qui peut faire des effets semblables !... Ca n'existe pas !... J'ai encore quand même ma jugeotte... C'est les cigarettes à poison ! Voilà ! c'est les cigarettes ! je l'ai dit tout de suite en les voyant... Je vais leur ouvrir à tous la gorge !... D'abord ! envers contre tous ! Ca je le sais alors !... je le sens !... pour leur faire sortir leurs mensonges !... tous leurs mensonges !... aux zigotos !... Je vais les sauver malgré eux  !... Je vois une grande scène de bataille !... C'est une vision !... un cinéma !... Ah ! ça va pas être ordinaire !... dans le noir au-dessus de la tragédie !... Y a un dragon qui les croque tous !... qui leur arrache à tous le derrière... la tripaille... le foie... Je vois tout !.. Ah ! les pauvres viandes !.. que ça tout dégouline saigne ! que ça me gicle dans l'oeil ! arrache leur fondement ! Ah ! là là !... que c'est un morceau qui jute !... Il a des crocs comme des sabres ce dragon !... la vache !... Il rentre dans la viande... ça fait Tchouic... chaque fois  !... Le sang gicle partout... éclabousse... Moi aussi je vais prendre de la force !... Je vais leur fumer tous leur tabac !... Voilà !... Voilà  ! C'est le grand miracle !... J'en pique à Delphine dans son sac... une, deux, trois, quatre cigarettes !... de ces gluantes-là... minute !... On va voir comment moi je les fume !... Pardon pas d'histoire !... encore une et puis deux !... puis douze !... j'en fume tel quel les neuf ensemble !... là d'un seul coup !... Plein ma gueule... toutes à la fois  !... Le gâté !... Je les allume les neuf à la lampe !... Je louche un bon coup !... Du coup alors je vois les choses !... les phénomènes à l'intérieur !... Tout au fond de la boule !... Ah ! comme il avait bien raison !... sacré vieil Affeux ! Je me fascine !... C'est ma tête qui remue !... Et Boro sa poire qui m'appelle !... Il me cherche le fumier ! Il arrive du fond de la boutique, comme ça tâtonnant... à l'aveugle, d'un meuble à l'autre...

Louis-Ferdinand Céline