Fins de romans et dédicaces de romans

20ème siècle

De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l'écluse, un autre pont, loin, plus loin... Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout, qu'on n'en parle plus. (Voyage au bout de la nuit, À Elizabeth Craig)

-— Dis donc je laisse ma porte ouverte !... Si t'as besoin de quelque chose aie pas peur d'appeler ! C'est pas une honte d'être malade... J'arriverai immédiatement !... Si t'as encore la colique tu sais où sont les cabinets ? ... C'est le petit couloir qu'est à gauche !... Te trompe pas pour l'escalier !... Y a la "Pigeon" sur la console... T'auras pas besoin de la souffler... Et puis si t'as envie de vomir... t'aimes pas mieux un vase de nuit ? ... -— Oh ! non mon oncle... J'irai là-bas... -— Bon ! Mais alors si tu te lèves passe-toi tout de suite un pardessus ! Tape dans le tas ! n'importe lequel... Dans le couloir t'attraperais la crève... C'est pas les pardessus qui manquent !... -— Non mon oncle. (Mort à crédit, À Lucien Descaves)

"Ferdinand dear ! make your face !... Ferdinand ! fais-nous ta figure ! -— Allez hop ! en route ! " Je veux plus. C'est moi le pitre maintenant. C'est un monde ! Moi qu'ai le souci, la discrétion ! (Guignol's band)

Je suis resté sur les caresses... Voilà... voilà !... Sur les caresses !... J'étais excité comme tout !... C'est tout... excité ! client !... la vie passe... le sang passe... il emmène... (Féerie pour une autre fois, Aux animaux aux malades aux prisonniers)

on m'a dit !... on m'a dit ! les flics me l'ont raconté... plus tard !... bien plus tard !... et que j'avais fait grand scandale... moi !... il paraît !... pas beaucoup dans mes habitudes !... l'horreur du scandale !... si j'ai protesté ! surtout dans les circonstances !... à peine sorti du cataclysme ! pensez, comme c'était vraisemblable !... ragoteries ! diffamation ! les gens inventent n'importe quoi !... ils sont bourriques que c'est un monde !... on allait au métro, c'est tout !... et l'air était bourré de papiers, voilà !... par tornades ! des papiers à moi ! et des autres ! qu'on voyait plus le trottoir en face !... je maintiens !... que c'était du danger extrême !... que les sirènes allaient revenir... non ! pas les sirènes, les avions !... et que je devais téléphoner ! que j'ai même essayé, au "Poste"... et que les flics ont pas voulu !... voilà les faits, exactement... (Normance (Féerie II) , À Pline l'Ancien / À Gaston Gallimard)

On applaudit... elle attendait... la jambe en l'air... et elle se remet debout... en souplesse !... et elle se rafistole... les cils, les yeux, la beauté !... un coup de crayon aux sourcils... elle a tout dans son cartable... un miroir, sa poudre, son rouge... encore bien d'autres petites affaires sans doute... vraiment un très gros cartable !... Claudine à l'école !... qu'est-ce qu'elle a pu faire dans la vie, Mme Armandine ? je vais pas lui demander !... elle me le dira bien ! "Je descendrai vous voir demain, madame Armandine ! demain après-midi !... après ma consultation..." J'annonce. "Non ! non ! ce soir ! elle a besoin !... ce soir, Doc teur ! hi ! hi ! hi !... Haricot." Je la trouve un petit peu exigeante... "Bien ! bien !... bon !..." C'est pas la femme à contredire... (D'un château l'autre)

"Vous voyez mon cher Destouches, la retraite de Russie à l'envers... retour ! retour ! oooah ! " Göring l'interrompt... "Oh, pardon ! pardon Harras ! pardonnez-moi ! ils n'ont jamais pris par cette route ! jamais ! -— Ah je croyais ! -— Mais non ! mais non ! cher Harras ! ne croyez pas !... très peu sont revenus par Stettin !... une poignée ! -— Pourtant !... -— Oh non Harras ! je vous arrête !... je sais !..." Le médecin général était sûr... "Laissez-moi un peu m'asseoir..." Et il s'assoit, là dans la neige... "Une minute ! une mintute Harras ! " La première fois qu'il s'animait... La méchante affaire du Landrat... la fin du Rittmeister, je l'avais pas vu s'intéresser, il avait fait de son mieux, c'est tout !... mais là question la retraite de Russie, il prenait pas à la légère !... "Il me semblait, Göring... -— Qu'il ne vous semble plus ! attendez Harras !..." Assis dans la neige, il va retrouver... "Pas du tout Stettin, Harras ! " La tête dans les mains... "Insterburg... oui ! et puis Elbing ! et Gumbinnen... Thorn !... là ils sont passés !... et puis Plock !... Landsberg !... voilà leurs étapes !... Neuenkirschen !... beaucoup de malades... Neuenkirschen ! il y avait encore des souvenirs !... vous savez, à l'hôpital ! j'ai servi là, aide-major... des noms dans le bois, dans les poutres, des noms... taillés, n'est-ce pas ? ..." (Nord)

Je lui fais remarquer qu'à Byzance ils s'occupaient du sexe des anges au moment où déjà les Turcs secouaient les remparts... foutaient le feu aux bas quartiers, comme chez nous maintenant l'Algérie... nos Grands-Transitaires vont pas s'en occuper du sexe des anges !... ni de péril jaune ! manger qui les intéresse... toujours mieux !... et vins assortis... de ces cartes ! de ces menus ! ils sont ou sont pas les maîtres du peuple le plus gourmand du monde ? et le mieux imbibé ? ... qu'ils viennent, qu'ils osent les Chinois, il iront pas plus loin que Cognac ! il finira tout saoul heureux, dans les caves, le fameux péril jaune ! encore Cognac est bien loin... milliards par milliards ils auront déjà eu leur compte en passant par où vous savez... Reims... Epernay... de ces profondeurs pétillantes que plus rien existe... (Rigodon, Aux animaux)

Louis-Ferdinand Céline