Traité des excitants modernes

19ème siècle

Sous ce rapport, je sais le secret d'une expérience, que je publie dans l'intérêt de la science et du pays. Une très aimable femme, qui n'aimait son mari que loin d'elle, cas excessivement rare et nécessairement remarqué, ne savait comment l'éloigner sous l'empire du code. Ce mari était un ancien marin qui fumait comme un pyroscaphe. Elle observa les mouvements de l'amour, et acquit la preuve qu'aux jours où, par des circonstances quelconques, son mari consommait moins de cigares, il était, comme disent les prudes, plus empressé. Elle continua ses observations, et trouva une corrélation positive entre les silences de l'amour et la consommation du tabac. Cinquante cigares ou cigarettes (il allait jusque-là) fumés, lui valaient une tranquillité d'autant plus recherchée que le marin appartenait à la race perdue des chevaliers de l'Ancien Régime. Enchantée de sa découverte, elle lui permit de chiquer, habitude dont il lui avait fait le sacrifice. Au bout de trois ans de chique, de pipes, de cigares et de cigarettes combinés, elle devint une des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le mariage. — La chique nous donne raison de nos hommes, me disait un capitaine de vaisseau très remarquable par son génie d'observation.

Balzac