La Difficulté d'être

20ème siècle

Le théâtre est une fournaise. Qui ne s'en doute pas s'y consume à la longue ou brûle d'un seul coup. Il douche le zèle. Il attaque par le feu et par l'eau. Le public est une mer houleuse. Il donne la nausée. On la nomme trac. On a beau se dire : c'est le théâtre, c'est le public, rien n'y fait. On se promet de ne plus s'y laisser prendre. On y retourne. C'est la salle de jeu. On y joue ce qu'on a. La torture en est exquise. A moins d'être un fat on l'éprouve. Elle ne se guérit jamais. Quand je répète, je deviens spectateur. Je corrige mal. J'aime les comédiens et ils me dupent. J'écoute autre chose que moi. La veille du spectacle mes faiblesses me sautent aux yeux. Il est trop tard. Par la suite, en proie à un malaise quasi maritime, j'arpente le navire, les soutes, les cabines, les couloirs des cabines. Je n'ose regarder la mer. Encore moins je m'y trempe. Il me semble que si j'allais dans la salle, je ferais couler le bateau. Me voilà dans les coulisses, tendant l'oreille. Derrière le décor une pièce n'est plus peinte ; elle se dessine. Elle me montre ses fautes de dessin. Je sors. Je vais m'étendre chez mes actrices. Ce qu'elles y laissent, en changeant d'âme, y creuse un vide fatal. J'étouffe. Je me lève. Je tends l'oreille. Où en est-on ? J'écoute aux portes. Je sais bien pourtant que cette mer est soumise à des règles. Ses vagues se roulent et se déroulent sur mon ordre. Une salle nouvelle détend son ressort aux mêmes effets. Mais qu'un de ces effets se prolonge et le comédien entre au piège. Il refuse malaisément la perche du rire. Ce rire cruel devrait le blesser, il le flatte. "Je souffre et je fais rire, se dit-il, je gagne au jeu." La perche est vite tendue et vite prise, l'auteur oublié. Le navire dérive et tourne à l'épave. Si les comédiens écoutent ces sirènes, le drame devient mélodrame, le fil qui reliait les scènes se casse. Le rythme est perdu. De loin je surveille mal mon équipage. Les impondérables m'échappent. Qu'y changerai-je ? Voici les interprètes qui se contrôlent et perfectionnent la machine. Voici ceux qui vivent en scène et tâchent de vaincre la machine. Diderot parle à la légère. Il n'est pas de la balle. Je connais des auteurs qui surveillent les comédiens et leur écrivent des notes. Ils obtiennent une discipline. Ils paralysent. Ils ferment à clef la porte qui peut s'ouvrir d'un coup de vent. Deux grandes races s'affrontent sur les planches. Ils empêchent l'une d'enrichir sa ligne droite de quelque trouvaille, ils éveillent l'autre de son hypnose. Je préfère le risque à la chimie. C'est le rouge ou le noir qui sort.

Jean Cocteau