Du hérisson chez Eric Chevillard

rapproch

Du hérisson, Eric Chevillard, 2OO2



Cela m'a tout l'air en effet d'un hérisson naïf et globuleux, l'animal, là, sur mon bureau. Je ne crois pas me tromper. J'ignore comment il est arrivé ici, ou qui l'y a mis et pourquoi. Que dois-je en faire ? Il ne bouge pas. On attend de moi quelque chose de précis, là ? Quoi ? Je m'exécuterai si je le puis, bien volontiers. Comment dois-je m'y prendre  ? Je ne risque pas de le deviner tout seul. Je connais mal cet animal, je l'avoue, le hérisson naïf et globuleux ne m'est pas familier.[...]

Pour les beaux yeux d'un hérisson naïf et globuleux ! Ceci au moins est vrai : le regard de ses petits yeux ronds et noirs est si doux et candide, confiant, à la fois si sensible, si intense, si ardent, que l'on pourrait douter d'avoir affaire à un être engagé seconde après seconde dans la lutte pour la vie et voir plutôt en lui un jouet en plastique parfaitement idiot qui couine quand on marche dessus (c'est une idée) ou quand on lui appuie sur le ventre et flotte dans l'eau du bain. Je suppose que le hérisson naïf et globuleux doit ce qualificatif taxinomique de naïf à son regard principalement. Pas besoin d'être grand clerc pour le comprendre, au reste l'absence de ce besoin est si fréquemment observée que l'on se demande en quelles occasions celui-ci se manifeste et même s'il s'en est déjà trouvé une. Amère condition que celle de grand clerc. [...]

Enfin, je suis plutôt enclin à croire que mon hérisson naïf et globuleux n'est pas plongé dans la torpeur léthargique de l'hibernation, mais dans le sommeil réparateur nécessaire à tout être vivant après les combats afin de se réveiller dispos pour la reprise des hostilités et la chasse aux larves, chenilles, escargots, limaces, grenouilles, lapereaux, petits reptiles, couvées de cailles et nichées d'alouettes, agrémentés parfois de charognes savoureuses ou de pommes juteuses et de racines dont la sève blanche plus épaisse que le lait coule délicieusement dans la gorge. Je parle en connaissance de cause — je suis nocturne moi-même. Je n'ai pas dit noctambule. Vomir sous la Lune présente peu d'attraits pour moi. Je l'ai fait une fois, je n'ai pas aimé. Peut-être faudrait-il réessayer ? Mais je déteste également la musique que l'on entend dans les boîtes et les bars de nuit des centres urbains que ne fréquente pas non plus le hérisson naïf et globuleux, on dirait de la musique composée pour les voisins spécialement, cette musique bruyante que tous les voisins écoutent de préférence à la Danse slave n° 10 en mi mineur de Dvorak, ce qui ne cessera jamais de me surprendre.

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Contre la vipère, sa technique de combat est imparable : il gagne à tous les coups. Il ramène sur son front comme un capuchon son enveloppe de piquants afin d'éviter la morsure venimeuse, puis il se jette — plus prompt qu'on ne l'aurait cru -, sur le serpent qu'il saisit entre ses dents. Il ne desserera plus la mâchoire, et pourtant l'autre sait se débattre, semble être né pour ça. Le hérisson naïf et globuleux lui coupe la tête net et s'en repaît bruyamment. [...]

Et pourtant, si l'humanisme bien compris implique en effet la destruction des termites, des requins, des serpents, des rats, des méduses, des mouches, des scorpions et des tarentules, en somme l'extermination de neuf êtres vivants sur dix, il épargne ordinairement le hérisson naïf et globuleux, sauf accidents de voiture regrettables, en qui il tient un allié objectif dans sa lutte contre la plupart des espèces animales nuisibles. C'est un bon compagnon pour l'homme sur la Terre, si l'on n'a encore jamais vu un hérisson naïf et globuleux réellement démolir un tigre tueur ni ramener un naufragé sur le rivage. Il n'empêche qu'il serait plus judicieux de profiter davantage de ses bonnes dispositions et de l'entraîner à nous servir plus efficacement. A terme, on pourrait envisager la création de brigades de hérissons naïfs et globuleux attachées à la protection de l'homme, patrouillant la nuit dans nos villes et nos villages, veillant sur notre sommeil et notre sécurité.

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Il arrive d'ailleurs, on le sait, aux hérissons naïfs et globuleux de grimper sur des murets ou des murs plus élevés, hauts parfois de trois mètres, selon le professeur Zeiger, jusqu'à huit mètres, selon le professeur Opole pour passer par exemple d'un jardin à un autre, et non point alors de sauter comme un chat le ferait mais bel et bien de se laisser choir sur le sol, en boule, où ils se reçoivent sans dommages. Pour rompre les os d'un hérisson naïf et globuleux, ne le lancez pas avec force au loin, ça l'amuse de flotter comme une queue de cheval, dans le vent de la vitesse, ça le débarrasse de ses puces, mais prenez un bâton et frappez, cognez dur, c'est plus sûr.

© Ali Kiliç