Céline / Miller 6

rapproch

Miller :

Certains après-midi, assis à la Fourche, je me demande calmement : «Où va-t-on d'ici ? » A la tombée de la nuit, j'ai peut-être touché la lune, et en suis revenu. Assis là, à la croisée des chemins, je retourne en rêve à tous mes «moi» distincts et immortels. Je pleure dans ma bière. La nuit, en revenant vers Clichy, c'est le même sentiment. Dès que j'arrive à la Fourche, je vois des rues à l'infini qui rayonnent de mes pieds, et de mes propres souliers surgissent. les «moi» innombrables qui peuplent mon univers personnel. Bras dessus, bras dessous, je les accompagne par les sentiers qu'autrefois je parcourus tout seul : c'est ce que j'appelle les grandes randonnées obsessionnelles de ma vie et de ma mort. Je parle à ces compagnons fils de leurs oeuvres, comme je me parlerais à moi-même si j'avais eu l'infortune de vivre et de mourir une seule fois, et d'être ainsi éternellement seul. Maintenant, je ne suis jamais seul. Au pire, je suis avec Dieu ! Il y a quelque chose dans le petit parcours entre la place Clichy et La Fourche, qui fait immédiatement fleurir toutes les grandioses randonnées obsessionnelles. C'est comme voyager d'un solstice à un autre.

Céline :

Quand on arrive vers ces heures-là en haut du pont Caulaincourt, on aperçoit au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière les premières lumières de Rancy. C'est sur l'autre bord Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C'est si loin ! Alors on dirait qu'on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications. Et puis ayant atteint la porte, à l'octroi, on passe encore devant le bureau moisi où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont a leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte. Il monte avec toutes ses lampes droit et large en plein dans la nuit. Y a qu'à suivre, à gauche. C'était ma rue. Il n'y avait vraiment personne à rencontrer. Tout de même, j'aurais bien voulu être ailleurs et loin. J'aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu'on m'entende pas du tout rentrer chez moi. [.] C'était froid et silencieux chez moi. Comme une petite nuit dans un coin de la grande, exprès pour moi tout seul. De temps en temps montaient des bruits de pas et l'écho entrait de plus en plus fort dans ma chambre, bourdonnait, s'estompait... Silence. Je regardais encore s'il se passait quelque chose dehors, en face. Rien qu'en moi que ça se passait, à me poser toujours la même question.

© Ali Kiliç