Céline / Miller 5

rapproch

Chez les deux auteurs, les fantômes symbolisent la fuite du Temps :

Miller :

Maintenant, sortant du bois épais et sombre, parmi les cyprès et les arbres toujours verts, apparaît un couple de fantômes se donnant le bras, aux mouvements lents et langoureux. Ils sont en tenue de soirée, la femme en robe décolletée, lui avec des boutons de manchette qui luisent. Ils vont à travers la neige à pas aériens, les pieds de la femme si doux et si secs, ses bras nus. Pas de crissement de neige, pas de hurlement de vent. Une éclatante lumière de diamant, et des ruisselets de neige qui se dissolvent dans la nuit. Des ruisselets de neige poudreuse, qui glissent sous les arbustes verts. Pas de grincement de mâchoire, pas de hurlement de loup. Ruisselets et ruisselets dans La clarté glacée de la lune, frémissement de l'eau blanche qui court, pétales léchant le pont, et l'île flotte à la dérive sans fin, ses rochers emmêlés de cheveux, ses criques et ses vallons un noir éclatant sous le scintillement argenté des étoiles. En avant toujours dans le flux fantastique, en avant vers les genoux du vallon et les eaux aux blanches moustaches. Ils s'enfoncent, mes fantômes, dans les profondeurs claires et glacées du ruisseau, dos nu de la femme, parure luisante de homme, et de très loin arrive le tintement plaintif des rideaux de verre qui effleurent les dents de métal du carrousel. L'eau se précipite en une mince nappe de verre entre les monticules blancs des berges ; au-dessous des genoux, elle entraîne les pieds amputés comme des piédestaux brisés devant une avalanche. En avant toujours, ils glissent maintenant sur leurs moignons glacés, étendant leurs ailes de chauves-souris, leurs vêtements collés à leurs membres. Et toujours l'eau monte, plus haut, plus haut, et l'air se refroidit, et la neige étincelle comme de la poudre de diamants. Des cyprès qui dominent, suinte un vert mat et métallique, ombre verte qui déferle sur les rives et tache les profondeurs glaciales de la rivière. La femme est assise comme un ange sur une rivière de glace, ailes étendues, cheveux rejetés en arrière en ondes raides et vitreuses.

Soudain, comme du verre filé sous l'action d'une flamme bleue, le ruisseau s'avive en langues de feu. Le long d'une rue flamboyante de couleur, se meut une dense foule d'équinoxe. C'est la rue des anciens chagrins, où les taudis s'égrènent comme des wagons de chemin de fer, et où toutes les maisons sont flanquées de pieux de fer. Rue qui descend en pente douce vers le soleil, et puis, comme une flèche, se perd dans l'espace. Là où, autrefois, il s incurvait avec un bruit sinistre et grinçant, avec ses toits raides et pompeux et ses murs nus et morts, le ruisseau de la rue maintenant glisse à sa place comme une aiguille qu'on ouvre, les maisons s'alignent, les arbres fleurissent. Le Temps ni le but ne m'inquiètent maintenant. J'avance dans un ronronnement doré à travers un sirop de corps chauds et indolents.

Céline :

Ils commençaient sur la Place du Tertre, à côté, les morts. Nous étions bien placés pour les repérer. Ils passaient juste au-dessus des Galeries Dufayel, à l'est par conséquent. Mais tout de même, il faut savoir comment on les retrouve, c'est-à-dire du dedans et les yeux presque fermés, parce que les grands buissons de lumière des publicités ça gêne beaucoup, même à travers les nuages, pour les apercevoir, les morts. Avec eux les morts, j'ai compris tout de suite qu'ils avaient repris Bébert, on s'est même fait un petit signe tous les deux, Bébert et puis aussi, pas loin de lui, avec la fille toute pâle, avortée enfin, celle de Rancy, bien vidée cette fois de toutes ses tripes. Y avait plein d'anciens clients encore à moi par-ci, par-là, et des clientes auxquelles je ne pensais plus jamais, et encore d'autres, le nègre dans un nuage blanc, tout seul, celui qu'on avait cinglé d'un coup de trop, là-bas, je t'ai reconnu depuis Topo, et le père Grappa donc, le vieux lieutenant, de la forêt vierge ! A ceux-là j'avais pensé de temps à autre, au lieutenant, au nègre à torture et aussi à mon Espagnol, ce curé, il était venu le curé avec les morts cette nuit pour les prières du ciel et sa croix en or le gênait beaucoup pour voltiger d'un ciel à l'autre. Il s'accrochait avec sa croix dans les nuages, aux plus sales et aux plus jaunes et à mesure j'en reconnaissais encore bien d'autres des disparus, toujours d'autres... Tellement nombreux qu'on a honte vraiment, d'avoir pas en le temps de les regarder pendant qu'ils vivaient là à côté de vous, des années... On n'a jamais assez de temps c'est vrai, rien que pour penser à soi-même. Enfin tous ces salauds-là, ils étaient devenus des anges sans que je m'en soye aperçu ! Il y en avait à présent des pleins nuages d'anges et des extravagants et des pas convenables, partout. Au-dessus de la ville en vadrouille ! [.] Tout de même un coup de pluie les fit jaillir eux aussi, rafraîchis finalement bien au-dessus de la ville. Ils s'émiettèrent alors dans leur ronde et bariolèrent la nuit de leur turbulence, d'un nuage à l'autre... L'Opéra surtout les attirait, qu'il semblait, son gros brasier d'annonces au milieu, ils en giclaient les revenants, pour rebondir à l'autre bout du ciel et tellement agités et si nombreux qu'ils vous en donnaient la berlue. La Pérouse équipé enfin voulut qu'on le grimpe d'aplomb sur le dernier coup des quatre heures, on le soutint, on le harnacha pile dessus. Installé, enfourché, enfin il gesticule encore tout de même et se démène. Le coup de quatre heures l'ébranle pendant qu'il se boutonne. Derrière La Pérouse, c'est la grande ruée du ciel. Une abominable débâcle, il en arrive tournoyants des fantômes, des quatre coins, tous les revenants de toutes les épopées... Ils se poursuivent, ils se défient et se chargent siècles contre siècles. Le Nord demeure alourdi longtemps par leur abominable mêlée. L'horizon se dégage en bleuâtre et le jour enfin monte par un grand trou qu'ils ont fait en crevant la nuit pour s'enfuir. Après ça pour les retrouver ça devient tout à fait difficile. Il faut savoir sortir du Temps. C'est du côté de l'Angleterre qu'on les retrouve quand on y arrive, mais le brouillard est de ce côté-là tout le temps si dense, si compact que c'est comme des vraies voiles qui montent les unes devant les autres, depuis la Terre jusqu'au plus haut du ciel et pour toujours. Avec l'habitude et de l'attention on peut arriver à les retrouver quand même, mais jamais pendant bien longtemps à cause du vent qui rapproche toujours des nouvelles rafales et des buées du large. La grande femme qui est là, qui garde l'île c'est la dernière. Sa tête est bien plus haute encore que les buées les plus hautes. Il n'existe plus qu'elle de vivante un peu dans l'île. Ses cheveux rouges au-dessus de tout dorent encore un peu les nuages, c'est tout ce qui reste du soleil. Elle essaie de se faire du thé qu'on explique. Il faut bien qu'elle essaie puisqu'elle est là pour l'éternité. Elle n'en finira jamais de le faire bouillir son thé à cause du brouillard qui est devenu bien trop dense et bien trop pénétrant. De la coque d'un bateau qu'elle se sert pour théière, le plus beau, le plus grand des bateaux, le dernier qu'elle a pu trouver dans Southampton, elle s'en fait chauffer du thé, par vagues et encore des vagues... Elle remue... Elle tourne le tout avec une rame qui est énorme... Ça l'occupe. Elle regarde rien d'autre, sérieuse pour toujours qu'elle est et penchée. La ronde est passée tout à fait au-dessus d'elle mais elle a même pas bougé, elle a l'habitude qu'ils viennent tous les fantômes du continent se perdre par ici... C'est fini. Elle tripote, ça lui suffit, le feu qu'est sous la cendre, entre deux forêts mortes, avec ses doigts. Elle essaie de l'animer, tout est à elle à présent, niais son thé il ne bouillira plus jamais. Il n'y a plus de vie pour les flammes. Plus de vie au monde pour personne qu'un petit peu pour elle et tout est presque fini...

© Ali Kiliç