Estienne de Jaucourt

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Le sieur de Jaucourt, gentilhomme bourguignon de petite noblesse d’épée, eut cinq fils dont le dernier se prénommait Étienne, né en 1556. Celui-ci comprit bien vite que du peu de bien que possédait son père, il n’hériterait de rien, excepté de son nom, en raison de sa position de cadet. Il en conçut très jeune une vive amertume qui est sans doute l’une des clefs fondamentales pour comprendre ce personnage complexe : toute sa vie, cette rage rentrée l’anima et fit de lui un homme assoiffé d’action et de revanche contre le sort.

À quinze ans, Étienne quitta la demeure familiale pour entrer dans la carrière des armes. On ne sait pas grand-chose des raisons de ce départ, certains pensent que ce fut suite à une ultime dispute avec son père – ils ne se revirent plus jamais –, d’autres suivent une seconde version de l’affaire qui veut que le cadet se soit enfui de chez lui pour suivre une femme.

Quoi qu’il en soit, on retrouve sa trace au sein de la troupe d’Henri de Guises, dit " Le Balafré ", l’un des chefs du parti Catholique puis de la Ligue. Jaucourt combattit de longues années sous ses ordres, durant les interminables et sanglantes guerres de religion. Au contact de cette noblesse combattante, il apprit à lire et à écrire, à partir des vieux romans de chevalerie qui circulaient dans l’armée (c’est du moins ce qu’il prétend) . Dès 1578, il tint un journal où il consignait ses campagnes et qu’il intitula Histoire du cadet de Jaucourt. C’est également au cours de ces années de formation, tant littéraire que militaire, qu’il acquit son surnom de " fier noiseur " : son mauvais caractère et son ambition de réussite sociale le conduisaient constamment à chercher querelle à d’autres gentilshommes, plus riches et plus puissants que lui, sur des questions d’honneur ou de femmes. Au combat, il fut un soldat intrépide, ce qui lui valut d’être remarqué par Henri de Guise lui-même qui le récompensa généreusement et lui confia un petit commandement.

À la mort d’Henri en 1588, Jaucourt passa aux ordres de son frère, Charles de Mayenne devenu chef militaire de la Ligue. Notre vaillant capitaine mourut lors de la bataille d’Ivry (1590) face aux troupes d’Henri de Navarre dans lesquelles se trouvaient deux autres écrivains : Agrippa d’Aubigné et le poète Du Bartas. Notons que le " Chevalier de Jaucourt ", l’un des collaborateurs de Diderot, appartient à la même famille mais il n’évoque nulle part son ancêtre.

L’Histoire du cadet de Jaucourt ne fut pas publiée avant le XIXème siècle et c’est sans doute un petit miracle que ce témoignage sur des années tumultueuses n’ait pas sombré dans l’oubli, à l’instar de tant d’autres écrits de cette époque. Par quels chemins mystérieux le manuscrit du " fier noiseur " traversa-t-il les siècles pour aboutir dans la collection du célèbre Paul Lacroix, " le bibliophile Jacob ", qui en donna une édition en 1864 (" édition Jacob ")  ? Lacroix ne s’en explique pas dans son commentaire d’édition mais il a ces phrases qui résument bien les attraits de Jaucourt :

" Ce récit surgi du néant après une éclipse de près de trois siècles n’en paraît que plus vivant, comme s’il avait été écrit hier et que son encre n’était pas tout à fait sèche encore. D’où vient-il que nous nous sentions si proches de ce guerrier de jadis, joyeux compagnon et soldat sans peur, noceur et toujours une main à l’épée ? C’est que Jaucourt est l’un de ces rudes caractères du temps passé qui ont forgé l’âme française dans ce qu’elle a d’éternel : davantage qu’un témoignage sur les guerres du seizième siècle qu’il a observé de fort près, son œuvre est le portrait d’un homme au grand cœur. "

Il serait faux de faire de Jaucourt un écrivain, il est bien plus que cela : à l’instar de Saint-Amant, d’Aubigné ou de Monluc, il est avant tout un homme d’action qui déverse dans ses écrits le trop-plein de vie dont il bouillonne et que les combats n’ont pu apaiser. Sa plume alerte et souvent maladroite, semble peiner à suivre sa pensée qui galope d’un champ de bataille à l’autre et si nous sourions de ses rodomontades et de sa forfanterie, nous sommes séduits par sa fraîcheur d’esprit, son courage tout simple et sa drôlerie naturelle.

Advertissement au lecteur

Messeigneurs de Guises de tresillustre lingne au bruyt desquelz ennemys de France & de Dieu s’enfuient laschement, recepvez l’hommaige de vostre treshumble & tresdesvoué serviteur : ie soubmetz ceste Histoyre a vostre faveur debonnaire ainsque iay soubmys ma chestive vie a vostre bon-vouloir. Que le Tres-Sainct Seigneur, lequel ordonne les destineez de chascuns vous ayt en sa bonne garde, & vos descendans mesmement. Moy, Estienne de Iaucourt, gentil homme de Bourgoigne, conteroy icy ma vie pource que le monde sçache celluy que fus & les haultz faictz de par lesquelz iacquys gloire & consideration auprès des Grants d’icelluy Royaulme : tellement que Henry voulust m’honorer de sa confiance & grace luy en soit rendeue. […]

Certains mauvois esprictz diront lisans cest ouvraige : c’est là mestier de soldat qui ne sçait poinct escrire & ie connois bien que iescripz mauvoisement & que mes sentences ne sont poinct telles que les fasçonnent les grantz esprictz que nous avons chez nous : voire, ne trouverez icy nul propous anticque ny hault penser ny controverse fameuse comme les sçaventz philosophes & doctes de l’Université sçavent tant bien agresmenter leurs ouvraiges mais ceulx qui vouldront lire mon Histoyre y trouveront verité neüe & raportée fort clairement.



Sur son caractère

Vray est que suys né dessoubz une estrange estoile & que tousiours mon foible esprict fust gobverné par une fort meschante & cholerique humeur, encoresque n’eus poinct tousiours tort es disputes ou fus meslé. Qu’y puys-ie a cela & es decretz de la Saincte Providance ? Le mien cueur, semblans feu ardens, brusle & oncques ne me laisse en repos & sans-cesse me pousse a chercher noise & debatz auprès de compaignons pour meneües affaires, mesme si ie sçais les parolles de Nostre-Seigneur qui veult que nous aultres ses ouaïlles nous nous entraimassions de grant cueur. Assurement suys grant pescheur en acte mais Dieu sçait que mon ame est pure & que mes faultes sont deües a quelque eschaufement de bile qu’il fault blasmer & moy non.

Sur la guerre

Ie ne sçais rien ou presque des Raisons de ceste bataille que menons auiourd’huy. Rien pour de vray & n’en veulx rien sçavoir sinonquoy ne la ferois peutestre pas. Ie guerroye pour l’amour de nostre Roy bienaimé dont suis le desvoué subiect & pour mes chefz & compaignons & pour soustenir mon nom de Iaucourt. Ie guerroye pourceque c’est là mon seul mestier & n’en connoys poinct d’aultre, pourceque iaime assez l’odeur de pouldre de mousquesterie & les crys de gens de guerre & l’entrechoquemens des espées & tant aultres choses. Sur tout, ie guerroye pour gaigner la gloire & le renom qui ouvre les portes du Ciel & le cueur des hommes. Pour cecy, ie laisseroy voulontiers a ces petits messieurs, lesquelz en sont frians, les debactz & oroisons en matière religieuse dont n’ay nulle cure.

Une aventure

C’estoit es froidz mois de l’hyver que fusmes logez, moy & deux aultres, chez un metayer tresriche, meschant homme lequel nous bailla la paille de son escurie pour seule couche. Icelluy metayer avoit pour fille une damoiselle de tresclair visaige, aussy belle qu’il estoit lourdaut & mes amis & moy, apastez par ceste beaulté telz poissons advisans hamesson, luy fismes connoistre nostre afection. Chascun pensoit en son cueur que la belle le presferoit debvant les deux-aultres mais aulcun n’en disoit mot. Un iour que le metayer estoit party pour la ville y vendre son bled, fusmes trouver la fille & la pressasmes d’eslire l’un de nous trois. La petite fermiere n’estoit poinct sotte & nous desclaira qu’elle choisiroit le plus vaillant & que debvions preuver nostre couraige avant que d’esperer estre favorisé d’elle. Par là, elle escomptoit bien que ne puissions accorder entre nous & conserver ainsi sa vertu. Ie dis alors a mes compaignons : " Pour ma part, ie vous l’abandonne de bon gré car iamais n’accepteroy pareil marché. Reglez l’affaire par devers vous & ne me comptez plus dedans. " Lors, mes compaignons lesquelz n’entendoient poinct ma ruse & croïant qu’ilz n’estoient plus que deux dans le tornoy, voulurent s’entrecombattre pour preuver leur vaillance & s’escarmoucherent viollemment. Moy les laissans a leur ieu, courus reioindre la fille qui ne m’attendoit plus pour lui monstrer aultre ieu & aultre espée. A mon retour, les miens compaignons gisoient a demi-mortz de s’estre combattus l’un l’autre & ieus beau ieu de leur dire : " Voiez a presens que suys vrayment le plus vaillans car iay conquy la damoiselle ce pendant que vous querelliez icy : ores n’estes plus en estat de me disputer la victoyre ny de luy faire subir quelconque assault. "

© Ali Kiliç