Jean de Léry

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Jean de Léry (1534-1613) est infiniment plus célèbre que Marie de Gournay. Cordonnier et pasteur calviniste, il participa de sa plume aux guerres de religion du 16ème siècle contre les Catholiques. Mais son ouvrage le plus connu est sans conteste son "Histoire d'un voyage faict en la terre de Brésil" (1578 pour la première des cinq éditions) , voyage effectué 20 ans plus tôt par l'auteur.

La France tentait alors de concurrencer les empires coloniaux ibériques et avait entrepris d'établir une colonie (1555) dans la baie de Rio que les Portugais n'occupait pas encore : « la France Antarctique ». La petite colonie est établie sur une petite île (île Coligny, aujourd'hui Ilha Villegaignon) où elle a construit un petit fort. Le chef de cette bande composée majoritairement de repris de justice est un certain Villegaignon, justement. C'est un noble, chef de guerre, baroudeur, qui a, entre autres faits d'armes combattu les Turcs à Alger et en Hongrie, délivré Marie Stuart prisonnière de ses sujets. L'homme, mégalomane et despotique mais excellent chef, est un curieux mélange du Aguirre de Herzog et du Kurt d'Apocalypse Now etc. ; il se proclame « vice-roi » de cette éphémère France Antarctique. Dans la baie, les colons vivent en bonne intelligence avec les Indiens Tupinamba, qui sont leurs alliés contre les Portugais. Villegaignon correspond avec Calvin et semble, vu d'Europe en tout cas, proche des thèses du pasteur genevois à qui il réclame des « missionnaires » pour « réformer » les moeurs plus que douteuses des colons. Léry, alors jeune cordonnier de 22 ans, décide de s'embarquer pour l'aventure et un voyage de quatre mois au terme duquel il aborde épuisé sur l'île (1557) . Malheureusement, la vie de colon s'annonce moins amusante que prévu : Villegaignon est de moins en moins favorable aux Calvinistes et il finit par virer au Catholicisme le plus intransigeant. Il traite ses hommes avec des excès d'autorité, leur impose des charges de travail exténuantes et les nourrit au lance-pierres. À terre, les Indiens sont réputés anthropophages et les truchements (ces Français qui ont été confiés dans leur enfance à des tribus indiennes pour servir par la suite d'interprètes) vivent dans la pire luxure (selon les critères de l'époque) . Huit mois après leur arrivée, les Calvinistes sont expulsés de l'île par l'irascible Villegaignon et vont loger chez l' habitant. Quatre mois plus tard, ils repartiront par le prochain bateau pour la France, hormis cinq d'entre eux retenus en captivité par le farouche vice-roi qui en fera exécuter trois. La traversée du retour est un véritable calvaire et Léry devra manger tous ses souvenirs de voyage pour survivre (perroquet, carapace de tortue, bois du Brésil etc.) ... En 1560, Mem de Sá s 'empare du fort : c'est la fin des feijoadas pour les Français de Rio. Quelques années plus tard, d'autres colons retenteront sans plus de succès de s'implanter dans la baie de Maranhão pour créer la « France Équinoxiale » et c'est sans doute tant mieux qu'ils n'aient pas abouti : un Brésil français est une fantasmagorie qu'on a du mal à se représenter. Ce qui rend le livre de Léry unique, c'est qu'il est... multiple : récit de voyage et roman d'aventures, étude ethnographique très en avance sur son temps (sa notation musicale des chants indiens ou ses observations n'ont paraît-il pas vieilli) , controverse politico-religieuse, mémoires de jeunesse, ode à la gloire du Brésil et de ses habitants qui préfigure le mythe du « bon sauvage »... Le jeune homme est émerveillé par la nature et par les Indiens qu'il juge moins « sauvages » que bien des Français, ce qui, au-delà du lieu commun, relève d'une sincère admiration :

ils aiment tant estroitement leurs amis et confederez, tel que nous estions de ceste nation nommée Toüoupinambaoults, que plus tost pour les garentir, et avant qu'ils receussent aucun desplaisir, ils se feroyent hacher en cent mille pieces, ainsi qu'on parle : tellement que les ayant experimentez, je me fierois, et me tenois de fait lors plus asseuré entre ce peuple que nous appellons sauvages, que je ne ferois maintenant en quelques endroits de nostre France, avec les François desloyaux et degenerez

[...] les receptions hypocritiques de ceux de par deçà, qui pour consolation des affligez n'usent que du plat de la langue, est bien esloignée de l'humanité de ces gens, lesquels neantmoins nous appellons barbares.

Il va même leur pardonner leur cannibalisme :

Parquoy qu'on n'haborre plus tant desormais la cruauté des sauvages Anthropophages, c'est à dire, mangeurs d'hommes : car puisqu'il y en a de tels, voire d'autant plus detestables et pires au milieu de nous, qu'eux qui, comme il a esté veu, ne se ruent que sur les nations lesquelles leur sont ennemies, et ceux-ci se sont plongez au sang de leurs parens, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu'en leur pays, ny qu'en l'Amerique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.

L'écrivain voit dans ce Brésil perdu une image de l'Éden, en comparaison de l'Europe ensanglantée par les guerres de religion. La sagesse naturelle des Indiens est pour lui la preuve de « l'excellence du Créateur ».

Vrayement, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n'estoit nullement lourdaut) à ceste heure cognois-je, que vous autres Mairs, c'est à dire François, estes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites estans arrivez par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfans ou à ceux qui survivent apres vous ? la terre qui vous a nourris n'est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (adjousta-il) des parens et des enfans, lesquels, comme tu vois, nous aimons et cherissons : mais parce que nous nous asseurons qu'apres nostre mort la terre qui nous a nourri les nourrira, sans nous en soucier plus avant nous nous reposons sur cela.

Hélas, ces pauvres êtres, « bel exemple de la nature corrompue de l'homme » selon son dogme, ne seront pas sauvés car, ayant sous les yeux les preuves de l'existence de Dieu (la beauté de leur pays) , ils refusent de se convertir. On sent un mouvement contraire et mélancolique chez l'auteur : l' homme mûr se souvient avec tendresse de son voyage de jeunesse mais le pasteur est presque contraint de condamner ces « sauvages » :

cela monstre assez quand les hommes ne cognoissent pas leur createur, que cela procede de leur malice. Comme aussi, pour les conveincre davantage, il est dit ailleurs, que ce qui est invisible en Dieu, se voit par la creation du monde.

Cette mélancolie est le second aspect, après l'admiration, de son livre : nostalgie de ses 20 ans et du Brésil, nostalgie plus métaphysique du paradis céleste, perdu et dont le Brésil était une image parfaite, tristesse et deuil après les massacres des guerres de religion. L'exercice du souvenir se heurte à l'impossibilité de décrire avec des mots tout ce qu'il a pu observer et ressentir.

m'estant advis que je les [les indiens] voye tousjours devant mes yeux, j'en auray à jamais l'idée et l'image en mon entendement : Si est-ce neantmoins, qu'à cause de leurs gestes et contenances du tout dissemblables des nostres, je confesse qu'il est malaisé de les representer, ni par escrit, ni mesme par peinture. Par quoy pour en avoir le plaisir, il les faut voir et visite leur pays. Voire mais, direz-vous, la planche est bien longue : il est vray, et partant si vous n'avez bon pied, bon oeil, craignans que ne trebuschiez, ne vous jouez pas de vous mettre en chemin.

Tellement que pour dire ici Adieu à l'Amerique, je confesse en mon particulier, combien que j'aye tousjours aimé et aime encores ma patrie : neantmoins voyant non seulement le peu, et presques point du tout de fidelité qui y reste, mais, qui pis est, les desloyautez dont on y use les uns envers les autres, et brief que tout nostre cas estant maintenant Italianisé, ne consiste qu'en dissimulations et paroles sans effects, je regrette souvent que je ne suis parmi les sauvages, ausquels (ainsi que j'ay amplement monstré en ceste histoire) j'ay cogneu plus de rondeur qu'en plusieurs de par-deça, lesquels à leur condamnation, portent titre de Chrestiens.

Comme on le voit, le style de Léry est simple, clair et sans prétention. Sa plume est vivante et énergique et si l'on excepte les débats théologiques, la polémique avec les Catholiques au sujet de Villegaignon, le tout reste extrêmement moderne. Léry est éminemment sympathique, par sa curiosité, par son humanité et son humilité (il ne se présente jamais en héros intrépide, au contraire) , son humour (le récit de sa première nuit chez les Indiens est un délice : croyant qu'il va être dévoré, il passe la nuit immobile dans son hamac, absolument figé par la terreur. Au petit matin, lorsque les Indiens apprennent l'objet de son angoisse, ils éclatent de rire et Léry rigole avec eux) et son absence de préjugés à l'égard des indigènes (que l'on songe aux expositions coloniales françaises de ce siècle où des hommes étaient exhibés en cage et l'on mesurera son ouverture d'esprit.) D'ailleurs Claude Lévy-Strauss en fait l'un de ses modèles et dit à propos de Léry :

« Rien de ce qu'il entend ni de ce qu'on lui raconte ne lui gâche l'oeil, si je puis dire. C'est proprement extraordinaire. Il conserve intacte sa capacité de voir [...] Le secret, c'est qu'il s'est mis dans la peau des Indiens. [...] [C'est] un peu ce qui se passera en peinture avec les Impressionnistes : le pouvoir d'appréhender dans leur vérité les êtres et les choses en ignorant ou en rejetant les conventions. Le livre est un enchantement. C'est de la littérature [...] un extraordinaire roman d'aventures. Faites le bilan de ce que raconte Léry : pendant un an et demi, ça n'arrête pas. Au cours du voyage aller, qui dure près de trois mois, ce ne sont que tempêtes, arraisonnements, canonnades, pillages. Au retour, c'est plus terrible encore : cinq mois de traversée, durant lesquels on frise le naufrage à plusieurs reprises, des brèches se sont ouvertes dans la coque du navire qu'il est impossible de colmater, un incendie ravage le pont et détruit voiles et filins, la révolte gronde chez les marins, le pilote se trompe de route, les tempêtes se multiplient, enfin, pour couronner le tout, les vivres finissent par manquer et une famine terrifiante décime l'équipage. [...] Comment se fait-il que personne, à ce jour, n'ait songé à tourner le grand film que mérite l'aventure de Villegaignon telle que Léry l'a racontée ? C'est une histoire passionnante, avec tous les ingrédients de l'épopée : des péripéties dramatiques, des paysages grandioses, des personnages fascinants, tout y est. »

© Ali Kiliç