Premier chapitre d'Extension du domaine de la lutte (Houellebecq) à la manière de Proust

pastiche

La réception de notre collègue était fixée au vendredi soir suivant. L’ensemble des cadres du cabinet s’y trouvait et c’était un spectacle disparate qu’il m’était donné d’observer, celui de plusieurs générations de cols blancs réunies, depuis de jeunes gens de vingt-cinq ans, dans les yeux de qui brillaient les flammes d’une dévorante ambition, jusqu’à leurs aînés, qui au contraire, avaient remisé leurs illusions d’une carrière fracassante et qui toisaient du haut de leur doyenneté les plus jeunes, avec l’œil narquois d’une quarantaine revenue de tout. Soudain, tandis que les uns et les autres se contemplaient avec horreur ou mépris dans ce grand miroir que leur présentait le Temps, une jeune fille commença de se déshabiller, au grand dam de notre hôte qui détestait par-dessus tout le scandale. Cette jeune personne pâtissait d’une fort mauvaise réputation et passait pour être de mœurs légères ; bien plus tard, j’appris de sources sûres que ce n’étaient que calomnies et qu’elle ne livrait son corps qu’aux regards et n’allait jamais plus loin. Elle ôta sa robe, son corsage puis son corset, elle se défit aussitôt de l’océan dentellier de sa lingerie pour se retrouver finalement uniquement vêtue de ses culottes. Dans cette tenue, elle se mit à tournoyer avec ce petit rire mystérieux que j’avais si souvent entendu dans la bouche de jeunes filles et qui me paraissait alors la promesse de plaisirs inconnus auxquels je n’avais pas encore accès, la porte qui mène vers tout un monde féminin, ce petit rire qui aujourd’hui est mort à mon oreille comme sont mortes mes années de jeunesse. La danseuse dénudée finit par se rhabiller, ne souhaitant pas aller plus avant dans son effeuillage absurde.

Pour tromper mon ennui et la lancinante pointe de mélancolie qui m’affligeait, j’avais demandé plusieurs verres de cognac aux domestiques, si bien que je fus près de me sentir mal. Je m’éloignai un peu du centre de la réception pour me reposer dans un petit salon périphérique et j’allai m’étendre sur des coussins, derrière un divan. Peu après, deux femmes vinrent s’asseoir sur le divan derrière lequel j’étais caché, deux femmes qui auraient été qualifiées de « grues » dans le Faubourg Saint-Germain si le grand monde avait seulement eu connaissance de leur existence. Leur laideur était extrême et d’un type extrême, une laideur absolue, sans aucune restriction, comme si tous les visages de la hideur s’étaient superposés et fondus en deux spécimens de figures difformes, de telle sorte qu’il était vain de chercher en elles la moindre symétrie ni le moindre élément avenant. Elles s’étaient retirées dans ce petit salon parce que même dans ce demi-monde où nous étions, elles n’étaient que tolérées et ressentaient le besoin de s’éclipser par moments pour ne pas fatiguer outre mesure la bienveillance de leur hôte et de ses invités. Telles deux sœurs siamoises, unies et solidaires dans leur monstruosité, elles étaient inséparables et se plaisaient dans la compagnie l’une de l’autre, dînaient ensemble, lisaient les mêmes ouvrages consacrés à la puériculture au sujet desquels elles partageaient bien sûr les mêmes opinions.

Ce soir-là, leur insipide conversation s’attardait sur le cas d’une jeune employée de notre société qui s’était présentée à son service vêtue d’une tenue pour le moins affriolante et provocante, une jupe très courte qui ne laissait rien ignorer de ses cuisses ; les deux amies approuvaient cette façon de s’habiller et s’élevaient vigoureusement contre les accusations de dépravation dont était victime leur collègue. De ma position, je leur étais invisible et je pouvais entendre ce qu’elles se racontaient, bien que je trouvasse leurs propos dénués d’intérêt, je ne parvenais pas à me distraire de ce bavardage féminin où perçaient les seuls accents vraiment sincères de la soirée : ceux de la bêtise. Leurs silhouettes démesurément agrandies se détachaient sur le mur au-dessus de moi, leurs voix aigries me paraissaient également provenir du plafond, d’au-delà peut-être, et je songeai que décidément, les Anciens avaient raison de ne pas dissocier la laideur physique de la laideur morale.

Durant un quart d’heure, les deux laiderons continuèrent leur caquetage fascinant de platitude qui consistait en un plaidoyer pour la mise impudique de leur collègue. Cette dernière avait, selon elles, le droit de s’accoutrer comme elle l’entendait et il ne fallait pas chercher dans la mode vestimentaire qu’elle s’était choisie autre chose que la recherche de son épanouissement et le désir de se trouver belle, et non la volonté de séduire ses collègues masculins. Tandis qu’elles avançaient d’autres arguments qui allaient tous dans le même sens, je pensais de plus en plus fortement qu’elles n’étaient que les tristes caricatures françaises des suffragettes d’Outre-Manche. À la fin, n’y tenant plus, je prononçai même ces mots à haute voix, mais elles ne l’entendirent pas, trop obnubilées qu’elles étaient par leur incessante jacasserie. D’ailleurs, il me faut confesser que j’avais moi-même remarqué la petitesse du morceau de tissu qui lui servait de jupe, spectacle devant lequel notre chef de cabinet n’avait pu cacher son émotion.

Vaincu par le cognac et les paroles des deux commères, je m’assoupis bientôt et il me vint un songe pénible. Les deux amies se tenaient bras-dessus bras-dessous dans un couloir, telles les danseuses que l’on voit dans l’opérette d’Offenbach, lançant leurs jambes nues en l’air dans un cancan furieux et chantant un refrain de leur composition :



« Si je me promène cul nu, C'est pas pour vous sédui-re ! Si je montre mes jambes poilues, C'est pour me faire plaisi-re ! »



La jeune femme de notre service se trouvait également présente dans cette scène curieuse, ainsi qu’il se produit souvent dans les rêves où les derniers événements qui ont attiré notre attention durant le jour, sont parfois bizarrement amalgamés et déformés par notre fantaisie et elle observait, un sourire aux lèvres, les deux chanteuses, appuyée dans l’embrasure d’une porte. Cette jeune personne portait, au contraire de la jupe courte objet de tant de scandales, une longue robe noire qui lui conférait un port mystérieux et grave, la dignité tragique des héroïnes de Racine ; sur son épaule était perché un perroquet d’une taille extraordinaire qui, je le compris immédiatement, représentait dans mon imaginaire onirique, la figure gigantesque du directeur de cabinet. Elle lui caressait de temps à autre le ventre, fourrant négligemment dans son plumage doux et chaud une main qui devait être habile à susciter le plaisir.

Enfin je m’éveillai de ce sommeil involontaire et après un bref malaise, je m’aperçus à ma grande confusion que j’avais égaré les clefs de mon fiacre.

© Ali Kiliç